« Ils me tueront »

Iran : Un gay victime de torture parle

dimanche 23 octobre 2005.
 
IranAmir est un Iranien gay de 22 ans qui a été arrêté par la police des mœurs iranienne lors d’une campagne massive de pièges tendus aux gays sur Internet. Il a été battu et torturé en détention, menacé de mort, et a reçu 100 coups de fouet. Il s’est échappé d’Iran en août ; il est maintenant en Turquie où il attend d’obtenir l’asile dans un pays sûr. Lors d’une interview par téléphone qui a duré deux heures (avec un interprète), Amir a fait un compte-rendu terrifiant de la répression sévère dont sont victimes les gays en République d’Iran.

Amir est né à Shiraz, une ville de plus d’un million d’habitants située dans le sud-ouest de l’Iran. Dans les années 60-70, la tentative du Shah de faire de Shiraz « le Paris de l’Iran » avait attiré une population homosexuelle assez conséquente et avait fait de la ville un lieu de vacances apprécié des gays iraniens. Mais, après la révolution de 1979 de l’Ayatollah Khomeini, Shiraz est devenue le symbole de la décadence (taaghoot). Le père d’Amir a été tué lors d’une attaque chimique pendant la guerre Iran-Irak, en 1987, devenant ainsi - selon le discours officiel de la république islamique- un martyr, statut donnant à sa famille le droit à certains avantages et traitements octroyés par l’Etat.

Amir, qui a grandi avec sa mère, un frère plus âgé et deux sœurs, raconte : « Je sais que je suis gay depuis que j’ai 5 ou 6 ans - j’ai toujours préféré jouer avec les filles. J’ai eu ma première expérience sexuelle avec un homme quand j’avais 13 ans. Mais personne dans ma famille ne savait que j’étais gay. » Amir s’est fait arrêter pour la première fois il y a deux ans. « J’étais à une fête gay privée ; il y avait environ 25 jeunes, tous se connaissaient bien. L’un d’eux, Ahmed Reza, dont le père était colonel dans les services de renseignements, et dont la police connaissait l’homosexualité, a mouchardé et a prévenu les autorités de la tenue de la fête. Ahmed a attendu que tout le monde soit là, et a ensuite appelé le Bureau pour la Promotion de la Vertu et la Prohibition du Vice, dirigé à Shiraz par le Colonel Safaniya, qui a fait irruption dans la fête quelques minutes plus tard. Les portes se sont ouvertes, les flics sont entrés en masse en nous insultant - en criant "qui est passif ? qui est actif ?" et en nous frappant, sous la conduite du Colonel Javanmardi. Quand quelqu’un a tenté de les empêcher de tabasser l’hôte de la soirée, il a reçu du spray asphyxiant. L’une des personnes présentes était une transsexuelle - les flics l’ont giflée si fort que son tympan a éclaté et qu’elle a dû être hospitalisée. Ahmed Reza, le mouchard gay, était en train d’identifier tout le monde pendant que les flics nous frappaient.

 » Les flics ont pris les draps, les ont déchirés, nous ont bandé les yeux, nous ont jetés dans un fourgon et nous ont emmenés dans une cellule des quartiers du Ministère de l’Intérieur - ils connaissaient nos noms à tous » raconte Amir. Les Iraniens vivent dans la crainte du Ministère de l’Intérieur, dont la réputation équivaut à celle de l’ancien Bureau Domestique du KGB soviétique, et dont les prisons sont redoutées autant que celle de Lubianka l’était. Amir continue : « J’étais le troisième à être interrogé. Les flics avaient saisi des vidéos tournées pendant la fête ; dans l’une d’elles, je récitais un poème. Les flics m’ont dit de le réciter à nouveau. "Quel poème ?" ai-je demandé. Ils ont commencé à me frapper sur la tête et sur le visage. Quand j’ai essayé de nier que j’étais gay, ils ont enlevé mes chaussures et ont commencé à me frapper la plante des pieds avec des câbles ; la douleur était insupportable. J’avais toujours les yeux bandés. Ils avaient trouvé des godemichés dans la maison où avait lieu la fête - ils m’ont battu avec et m’en ont fourré dans la bouche. Quand je leur ai dit que mon père était un martyr, ils m’ont frappé davantage, et plus fort. Ils ont pris ma carte [qui lui donnait droit aux avantages des martyrs], et ils ont dit qu’ils allaient appeler l’université où j’étudiais l’informatique. »

Amir continue : « Ils sont allés chez moi, ont saisi mon ordinateur, ont trouvé les photos homoérotiques qu’il contenait et les ont montrées à ma mère. C’est comme ça qu’elle a appris que j’étais gay. Finalement, j’ai été jugé et condamné à une amende de 100 000 tomens [environ 120€, ce qui représente une somme importante en Iran]. Au moment où il m’a condamné, le juge m’a dit : "si on vous envoie chez un médecin qui atteste que votre rectum a été pénétré de quelque manière que ce soit, vous serez condamné à mort." »

La majeure partie de la répression contre les gays, explique Amir, est menée par la basiji.

La basiji est une sorte de para-police non officielle sous l’autorité de la branche dure des Gardes de la Révolution (appelés Pasdaran en persan). Ce sont les basiji -des voyous recrutés parmi les criminels et les lumpen sans emploi-qui sont utilisés comme agents provocateurs et à qui on donne le sale boulot, de sorte que le régime puisse prétendre ne pas être officiellement responsable. Par exemple, lors des dernières grèves et manifestations universitaires, ce sont les basiji qui ont été accusés des défenestrations et des passages à tabac d’étudiants rebelles.

Un an après sa première arrestation, Amir, non repenti, s’est rendu sur un forum gay sur internet. « Quelqu’un s’est connecté et a commencé à m’envoyer des messages, mais je lui ai dit qu’il n’était pas mon genre et je lui ai fait une description du genre de mec que je recherchais. Quelques minutes après, un autre type a commencé à m’envoyer des messages. On a échangé des photos, et il m’a aussitôt envoyé sa page web - il correspondait exactement à la description que j’avais faite au premier mec. Il s’est avéré ensuite que les deux gars étaient des agents de police ; ils étaient si nombreux qu’il y en avait toujours un qui correspondait aux préférences de n’importe quel gay sur les forums de discussion.

 » Avec le deuxième mec, j’étais très enthousiaste, et nous avons convenu d’un rendez-vous dans l’après-midi à proximité d’une station de téléphone située près du pont Bagh-e-Safa. Quand j’y suis arrivé, on s’est mis à marcher et à parler pour faire connaissance. Mais en moins de 30 secondes, j’ai senti une main se poser sur mon épaule - c’était un agent en civil derrière moi ; il s’appelait Ali Panahi. Avec deux autres basiji, ils m’ont menotté, m’ont fait rentrer de force dans une voiture et m’ont conduit dans les quartiers du Ministère de l’Intérieur, un lieu effrayant. Là, j’ai nié être gay, et que c’était un rendez-vous gay - mais ils m‘ont montré une copie de mes messages sur le site de chat et de mes photos. »

Alors, raconte Amir, la torture a commencé. « Il y avait une chaise métallique au centre de la pièce. Ils ont allumé un bec bunzen sous la chaise, et m’ont fait asseoir alors que le métal devenait de plus en plus brûlant. Ils m’ont menacé de m’envoyer dans un baraquement de l’armée où tous les soldats me violeraient. Sur la table se trouvait une bouteille de soda. Ali Panahi a ordonné, dans un grand éclat de rire, à un autre basiji de prendre la bouteille et de me pénétrer : "ça va t’apprendre à ne plus jamais sucer de bites". J’étais si terrorisé à l’idée de m’asseoir sur cette chaise de plus en plus chaude que j’ai avoué. Alors ils ont rempli mon dossier et m’ont dit que j’étais "un célèbre pédé" à Shiraz. Ils m’ont frappé si violemment que je me suis évanoui et j’ai été jeté inconscient dans une cellule. Quand j’ai repris mes esprits, je me suis retrouvé avec des douzaines d’autres homosexuels dans la cellule. L’un d’eux m’a dit, que, après l’avoir arrêté, ils l’avaient battu et obligé à livrer les dates auxquelles les gays se connectaient et chacun des gays présents dans la cellule avaient été arrêtés ainsi. Nous avons tous été présentés devant le juge et notre cas examiné. Le juge a condamné quatre d’entre nous, dont moi, à être flagellé en public. Les journaux ont tous annoncé l’arrestation d’homosexuels en indiquant nos noms. J’ai été condamné à 100 coups de fouet mais je me suis évanoui avant la fin de la sentence. Quand je suis revenu à moi, mes bras et mes jambes étaient tellement meurtris, que je suis tombé quand ils m’ont relevé pour descendre du podium où ils avaient mis à exécution la sentence. Ils m’ont que si je criais ils me frapperaient encore plus fort. Alors j’ai mordu mon bras si fort pour m’empêcher de crier que j’ai laissé de profondes morsures dans ma propre chair. »

Après cette humiliation et cette flagellation publique, la vie d’Amir est devenue insupportable. Il était régulièrement roué de coups chez lui par les basiji et les agents du Bureau de la promotion de la vertu et de l’interdiction du vice (qui réprime « les déviances morales » - dont sont accusés les garçons et les filles qui se promènent en se tenant la main, les femmes qui ne portent pas une tenue islamique correcte ou qui se maquillent, les personnes de même sexe ayant des relations sexuelles et les prostitués. Mais après la pendaison de deux adolescents homosexuels dans la cité de Mashad en juillet dernier, et la mobilisation internationale qui a protesté contre ces pendaisons, Amir affirme que les choses se dégradent pour lui et les autres homosexuels iraniens. Amir est en effet continuellement surveillé, harcelé et terrorisé : « Après les pendaisons de Mashad, les "visites" des autorités sont devenues presque quotidiennes. Ils viennent chez moi et me menacent. Ils savent tout de mes gestes et de mes déplacements. Ils sont capables de me dire chacun de mes faits et les heures auxquelles je suis sorti de chez moi. Cela en est arrivé à un tel point que je commence à soupçonner mes amis de m’espionner. Lors d’une de ses visites, Ali Panahi, celui qui m’a précédemment arrêté, m’a empoigné par les cheveux et m’a demandé si je le sucerais s’il me le demandait. Ce dernier a violé un de mes amis, en lui promettant de ne pas faire de rapport sur lui. »

« Ils m’arrêtent sans arrêt, m’emmènent en pleine journée dans le but de me questionner. Quand je sors de chez moi, ils me harcèlent, me demandent si je vais draguer et me disent de ne pas sortir ni de souiller les rues. Lors d’une de ces arrestations, le colonel Javanmardi m’a dit que, s’ils m’arrêtait à nouveau, ils me mettraient à mort "comme les garçons de Mashad". Il a dit cela très clairement, avec la plus grande simplicité. Il n’a pas eu à préciser ses paroles. Nous savons tous que ces jeunes qui ont été pendus à Masha étaient gays. Les accusations de viol portées contre eux, tout comme celles de vol et de kidnapping, sont des mensonges. Quand vous êtes arrêtés, vous êtes amenés sous les coups, la torture et les menaces à avouer des crimes que vous n’avez pas commis. Cela arrive tout le temps, cela est arrivé à un de mes amis. Je ne parviens pas à trouver du travail à cause de mon histoire. Depuis que je suis répertorié comme homosexuel, je ne peux trouver du travail nulle part et encore moins un poste dans la fonction publique à cause de mon dossier », explique Amir. Mais la dernière fois que la police est venue chez lui, Amir a décidé de tenter de fuir le pays : « J’ai inventé une histoire et leur ai dit que je devais me rendre à Téhéran pour passer mes examens d’entrée à l’Université. Je possédais un passeport depuis trois ans déjà. A Téhéran, j’ai emprunté un peu d’argent à un ami et je me suis rendu en Turquie en bus. A la frontière, j’ai réellement eu beaucoup de chance. J’étais terrifié à cause de mon dossier de police et parce que je n’avais pas assez d’argent pour en donner ou pour payer un pot de vin. Mais les douaniers paresseux ne se sont guère préoccupés de moi. Ils ont seulement examiné mon passeport, l’ont tamponné et m’ont laissé partir. C’était il y a un mois ».

Quand nous lui avons demandé quel message il voulait délivrer au monde entier sur les faits qui se déroulent en Iran, et sur ce qu’il espère pour sa vie future, Amir réfléchit puis dit : « La situation des homosexuels en Iran est préoccupante. Nous n’avons aucun droit. Ils me battront et m’obligeront à avouer des faits que je n’ai pas commis et je le ferai. Les gays et les lesbiennes en Iran subissent une pression incroyable. Ils ont besoin d’aide. Ils ont besoin d’intervention de l’étranger. Les choses sont vraiment dures à vivre. Vraiment dures ! Nous sommes constamment harcelés en public, quand nous marchons dans la rue, quand nous faisons des courses, quand nous rentrons chez nous. Nous sommes harcelés partout, partout, chacun d’entre nous, chacun ! Un de mes amis très cher, Nima, s’est suicidé il y a un mois à Shiraz. Il ne pouvait tout simplement plus supporter tout cela. Je ne sais pas ce qu’il va m’arriver. Je n’ai plus d’argent. Je ne sais pas quoi faire. J’espère juste ne pas être renvoyé en Iran. Ils me tueraient là-bas. »

Version originale en anglais : Doug Ireland.
Traduction et adaptation : Solidarité Internationale LGBT